«Monica de Pyongyang», itinéraire d’une “enfant de deux dictateurs”…

Par | on 13 octobre 2013 | 0 Comment

Monica Macias 2013Monica Macias, 41 ans, se décrit comme « la fille de deux dictateurs ». Son père, Macias Nguema, a régné de manière sanguinaire sur la Guinée équatoriale, ancienne colonie espagnole d’Afrique, et lorsque son père a été exécuté, il l’a confiée aux bons soins de … Kim Il-sung, le dictateur nord-coréen. C’est sous la protection du fondateur de la dynastie communiste nord-coréenne que Monica Macias a grandi. Le New York Times l’a rencontrée et fait le portrait de cette femme à l’improbable destin.

Comme beaucoup de dirigeants africains, pendant la Guerre froide, Macias s’est rapproché des dictatures communistes, et en particulier de la Corée du nord. En 1979, le dictateur africain fut renversé et exécuté, mais Kim Il-sung prit soin de ses enfants et confia l’éducation de Monica, de sa demi-sœur, Maribel [que sa mère avait eue avec un garde civil espagnol], et de son frère, Paco (Francisco) aux meilleures écoles du pays.

Aujourd’hui, Mme Macias, 41 ans, qui a quitté la Corée du nord après ses études, se résout difficilement à croire que son “2e père” fut aussi mauvais que les gens le disent… « Si vous m’interrogez au sujet de Kim Il-sung, le politicien, je ne peux pas être d’accord avec ce qu’il a fait, mais si vous me demandez ce que je pense de l’homme, je vous dirais que je lui garde ma reconnaissance pour m’avoir protégée, pour m’avoir nourrie et éduquée. C’est un homme qui a tenu ses promesses à un ami disparu.»

Monica Macias 2013 2

A tous égards, la vie de Monica Macias fut singulière : arrivée en Corée du nord à l’âge de 7 ans, cette jeune fille africaine s’installa dans dans un des pays les plus fermés du monde. Les enfants du quartier l’appelaient « Blackie » ou « Tête de mouton ». Et quand elle a quitté le pays, après 15 ans passés à Pyongyang, alors qu’elle pensait et parlait désormais comme une Nord-Coréenne, elle découvrit un monde pour lequel la Corée était un État paria et dans lequel ses “pères” sont considérés comme les pires dictateurs que le monde ait jamais connus.

C’est ce choc des mondes qui lui a inspiré le récit de sa vie : « Moi, Monica, de Pyongyang », écrit en coréen et publié en août dernier. Un livre richement illustré avec de nombreux clichés pris en Corée du Nord dans les années 80 et 90.

L’aventure des enfants de Macias a commencé en 1978. Avec sa mère, son frère et sa sœur, Monica est arrivée à Pyongyang, la capitale de la Corée du nord, où elle est venue pour une opération chirurgicale, car la Corée du nord avait alors la réputation – comme Cuba – d’être plutôt en avance sur le plan sanitaire. Par ailleurs, son économie était encore relativement saine grâce aux échanges avec les autres États communistes et grâce au soutien de l’Union soviétique.

Enfants Macias Corée 1989Les 3 enfants à l’École révolutionnaire Mangyongdae de Pyongyang en 1989

Monica Macias se souvient avoir été accueillie chaleureusement par Kim Il-sung, qui lui tapota sur la tête, en offrant à chaque enfant une montre Omega portant son nom et en mettant à leur disposition une Volvo avec chauffeur. Quatre mois plus tard, son père a été exécuté et sa mère (Monica Bindang) s’est chargée de protéger son fils aîné , Teonesto [qu’elle avait eu avec un commerçant nigérian, avant de rencontrer Macias].

Les jeunes enfants de Macias ont été inscrits à l’école révolutionnaire Mangyongdae de Pyongyang, réservée aux enfants de l’intelligentsia. Là, ils ont appris à tirer avec des Kalachnikovs et on leur a enseigné les “vices” de l’Occident capitaliste et de la Corée du sud. « Enfant, j’ai appris la stratégie militaire, et aussi comment utiliser et démonter une kalachnikov. Mangyongdae est une école qui n’accepte que des garçons, mais le dirigeant nord-coréen Kim Il-sung avait créé deux classes de filles, spécialement pour moi et ma sœur », raconte Monica Macias, qui  confie également que sa mère lui a manqué et que bien souvent elle a pleuré, la nuit, dans son oreiller…

Francisco Macias Jr en Corée

Monica se souvient que Kim Il-sung se souciait régulièrement de leur bien-être : « Chaque fin d’année, il nous envoyait des cadeaux et des billets pour le théâtre et il nous faisait l’honneur d’être assis derrière lui », raconte-t-elle. « Il nous grondait comme le ferait un grand-père. Il nous disait : “Tu dois beaucoup travailler à l’école !”… Nous n’avons manqué de rien, même si notre liberté de mouvement et nos contacts avec les Nord-coréens ordinaires étaient assez limités ».

Monica Macias a grandi dans une Corée du Nord relativement prospère, avant l’effondrement et la famine du milieu des années 1990. « Le pays n’était pas riche, mais il s’en sortait. C’était une bonne période. Le système marchait. » Elle évoque en souriant sa vie de privilégiée à Pyongyang : les pique-niques le weekend, les après-midi passés entre amis. Il était interdit aux Nord-Coréens de côtoyer des étrangers ; pour se rendre chez ses camarades coréennes, la jeune Guinéenne devait demander l’autorisation à son professeur, qui transmettait la requête à sa hiérarchie. « Cela ne me dérangeait pas. C’était la loi ! »

Elle se souvient aussi que certains étudiants étaient chargés d’espionner les étrangers, mais cela ne la choquait pas, car les enfants coréens tentaient protégeaient leurs amis étrangers et faisaient en sorte de leur éviter les punitions.

C’est plus tard, au collège, que la foi de Monica a vacillé.

Sa vision du monde commence à changer quand, étudiante à l’université des Industries légères de Pyongyang, Monica se lie d’amitié avec des étudiants étrangers, notamment des Chinois et des Syriens. La surveillance des étudiants étrangers étant beaucoup moins stricte que pour le reste de la population, elle pouvait regarder «  Rambo » et d’autres films américains, et écouter en secret de la musique sud-coréenne…

Monica Macias Corée 1990Monica Macias en 1990

Un jour, un étudiant syrien, commet un crime de lèse-majesté : il s’assied sur un journal dont la première page est ornée d’un portrait de Kim Il-sung. « J’ai crié : “Tu ne peux pas faire ça ! Lève-toi, lève-toi !” J’étais vraiment en colère. Lui a commencé à rigoler. Il m’a dit : “Toi, tu as grandi ici !” Puis il est parti. J’ai passé la nuit à réfléchir. C’est à ce moment que mon point de vue a commencé à changer. Un an plus tard, je suis partie à Pékin… », explique-t-elle.

C’est à partir de 1988 qu’elle commença à découvrir le monde extérieur à l’occasion d’un voyage à Beijing pour rendre visite à un cousin qui était ambassadeur de Guinée équatoriale en Chine. [A cette époque, un même ambassadeur avait juridiction sur la Chine et la Corée du Nord. Il s’agissait alors de  Salvador Ela Nseng Andeme, d’Añisok, militaire formé à Saragosse avec Obiang, gouverneur militaire de la région continentale sous Macias. Mais le cousin de Monica était peut-être plutôt  Leonardo Esono Bibang Ngui, son secrétaire d’Ambassade, qui était, lui, de Mongomo.] Le premier jour , elle a croisé un Américain et elle s’est enfuie, effrayée par des années de propagande décrivant les Américains comme des démons sanguinaires. « Quand je leur ai raconté ma peur, mes proches se sont vraiment moqués de moi. »

Mais plus tard , dit-elle , elle a commencé à trouver les Américains et les Sud-Coréens plus “insouciants » que la plupart des Nord-Coréens.

De retour à Pyongyang, elle a commencé à se sentir mal à l’aise. Les affiches devant chez elle exhortaient les passants : « Le parti décide, nous le suivons ! »… Elle commença à interroger les étudiants étrangers, avide de connaître la vérité.

Monica Macias Corée 1989

Puis, au terme de 11 années d’études passées à Pyongyang, Kim Il-sung lui écrivit qu’elle était libre désormais de rester ou de partir. Elle répondit qu’elle aimerait aller en Espagne. Après avoir pris de cours d’anglais, elle quitta la Corée du nord en 1994. le dictateur lui offrit le billet d’avion et assez d’argent pour vivre là-bas pendant 6 mois.

Peu de temps plus tard, en juillet 1994, à l’occasion d’un court séjour en Guinée équatoriale, elle apprit que Kim Il-sung était mort. Paco et elle brûlèrent de l’encens à l’ambassade de Corée du nord et s’inclinèrent devant son portrait. Monica pleura. « Peu importait ce que les autres disaient de lui, il était comme un père pour nous. Il m’avait dit de travailler dur afin de devenir une femme respectable. »

Sa vie en Espagne et son adaptation à la vie capitaliste se révèlèrent très douloureuses. « Personne ne me donnait d’argent, personne ne me disait ce que je devais faire. Il fallait trouver un travail. J’étais perdue. J’ai pleuré pendant trois mois. Pyongyang me manquait, et je voulais y retourner… »

Depuis cette époque, Monica Macias a tenté de donner un sens à sa vie et de trouver sa place dans le monde. Après avoir vécu 10 ans en Espagne, elle est partie aux États-Unis. A New-York, elle a été embauchée dans une école maternelle par des gens qui ignorait son histoire. Mais nulle part, elle ne se sentait vraiment chez elle jusqu’à ce qu’elle s’installe en Corée du sud en 2007.

Monica Macias 2013 6

« Les Coréens du Nord et du Sud ont beaucoup de préjugés les uns envers les autres et ne se connaissent pas vraiment. Avec ce livre, je veux leur montrer que même s’ils ont des systèmes politiques et économiques différents, ils sont identiques. Ils partagent la même culture et la même façon d’être. »

Aujourd’hui, célibataire, elle gagne sa vie dans l’import-export et partage son temps entre Séoul, la Guinée équatoriale où sont ses frères et l’Espagne où vivent sa mère et sa sœur. Elle évite les discussions politiques concernant ses « pères », mais elle a trouvé sa place en assumant leurs réputations. Elle fut déprimée pendant trois jours quand elle apprit en Espagne que Kim Il-sung avait déclenché la Guerre de Corée – et non les les Américains « impérialistes » et leurs « marionnettes » sud-coréennes, comme l’affirme la propagande du Nord. Elle a d’abord refusé de croire ses amis espagnols, quand ils lui ont dit,  jusqu’à ce qu’une consultation d’ouvrages à la bibliothèque lui en apporte les preuves.

En 2004, atteint du mal du pays, elle est revenue à Pyongyang comme touriste. Les larmes lui sont venue quand elle a regardé la ville depuis sa fenêtre. Rien n’avait changé. Elle ne pouvait pas se déplacer librement et retrouver ses anciens camarades de classe. Elle a juste revu son ancien coiffeur qui lui a fait une coupe de cheveux gratuite. Le style de coiffure, précise-t-elle, était le même que dix ans plus tôt. « C’était triste de voir à quel point Pyongyang était figé dans le temps », dit-elle, « alors que moi j’avais tellement changé ».

(Sources : The New-York Times – Choe Sang-hun ; Article en français : RFI)

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